Sélectionner une page

L’excellence a un prix. Qui le paie ?

Régulièrement, nous publions le bulletin d’humeur de l’un de nos adhérents. Ce texte a été rédigé par un enseignant du collège Charles III à la suite de la réunion du 7 octobre concernant l’évaluation externe de l’établissement. Découvrez ci-dessous ses réflexions.

13.10.2026

Le Collège Charles III vient de recevoir la restitution de son évaluation externe. Résultats brillants, équipes « engagées », moyens « importants » : le tableau est flatteur. Les enseignants l’ont écouté avec attention, puis avec un malaise croissant. Car derrière les pourcentages, il y a une réalité que les diapositives effleurent sans jamais la nommer tout à fait. Nous proposons de la nommer.

97,8 % : le chiffre qui ne dit pas tout

97,8 % de réussite au brevet en série générale. 47,6 % de mentions très bien. Il faut le dire d’emblée, et sans fausse modestie : ces résultats sont exceptionnels, et ils sont d’abord le fruit du travail des élèves et de leurs professeurs.

Mais quand une évaluation constate qu’il ne reste presque rien à améliorer dans les résultats, la vraie question devient : à quel prix sont-ils obtenus, et par qui ce prix est-il payé ?

Le rapport lui-même pose la question, mais seulement sur sa dernière diapositive de synthèse : comment « préserver l’équilibre entre exigence et bien-être » ? Nous aurions aimé qu’elle ouvre la restitution au lieu de la clore. Et nous aurions aimé qu’elle concerne aussi le bien-être de ceux qui produisent ces résultats.

Ce que le rapport reconnaît déjà, à demi-mot

Relisons attentivement les diapositives. Les évaluateurs ont vu, et ils l’ont écrit dans la langue feutrée de l’institution :

    • une « charge de travail qu’il faut réguler » et un « cumul des aides » pouvant entraîner une « surcharge » ;
    • une « communication parfois peu lisible » ;
    • un « fonctionnement encore à décloisonner » et l’« absence d’une instance pédagogique transversale identifiée » ;
    • des « pratiques hétérogènes », que l’on propose de résoudre par un « projet commun d’évaluation ».

Traduisons. Les enseignants travaillent beaucoup, trop, dans une organisation où l’information circule mal et où il n’existe aucun lieu pour que leur parole pédagogique soit entendue. Ce n’est pas nous qui le disons : c’est l’évaluation externe. Nous ne faisons que la lire sans euphémisme.

Le quotidien d’un professeur au Collège, sans filtre !

Le rapport salue une « offre linguistique diversifiée ». Elle l’est, sur le papier. Dans les faits, l’excellence se décline surtout en anglais, avec trois parcours distincts : traditionnel, section européenne, section internationale. Et pourtant, même l’anglais a perdu des heures d’enseignement, et les cours de conversation semblent voués à disparaître.

Les autres langues vivantes, elles, font figure de dernière roue du carrosse.

Certaines de ces réalités sont partagées par bien des enseignants du collège :

    • Des groupes composites. Dans une même salle se retrouvent des élèves d’ULIS, de prépa-métiers, de section traditionnelle, européenne et internationale. L’hétérogénéité que le rapport voudrait réduire, ils la gèrent à chaque heure.
    • Des élèves dispersés sur 20 à 25 classes. Autant de conseils de classe pour un seul professeur, quand un collègue de français ou de mathématiques en compte une poignée.
    • Douze soirées de réunions parents-professeurs. Trois soirées par niveau, de 17 h à 21 h, en plus de leur service.
    • Pas de salle attitrée. On change de salle, et souvent d’étage, à chaque heure, faute de place nous dit-on. Le même bâtiment a pourtant su accueillir près de 400 lycéens l’an dernier.
    • Des emplois du temps qui retiennent certains collègues de 8 h à 17 h pour quatre heures de cours, publiés à la fin de la matinée de prérentrée, quand plus rien ne peut être discuté.
    • Des crédits de photocopies supprimés, dans un établissement dont on vante les « moyens importants ».
    • Des voyages scolaires qui ne voient le jour, malgré des obstacles administratifs croissants, que grâce à l’obstination des collègues qui les portent.
    • Des demandes de suivi de classe d’une année sur l’autre, pour mener un projet dans la durée, restées sans réponse.
    • Un appel des professeurs présents et absents en conseil de classe, comme on ferait l’appel d’une classe de sixième.

Pris un à un, chacun de ces points peut sembler mineur. Mis bout à bout, ils dessinent un métier exercé dans l’usure, et une confiance qui s’effrite.

Des préconisations qui ajoutent, sans jamais retrancher

Le rapport reconnaît la surcharge. Puis il propose d’ajouter.

Un livret personnalisé d’orientation, alors que le livret de compétences déjà en place est rempli par les professeurs et lu par bien peu de monde. Des temps collectifs réguliers avec les familles : sur quelles heures, et à la place de quoi ? Une politique de coéducation formalisée, un projet commun d’évaluation, une stratégie numérique incluant l’intelligence artificielle, au sortir d’une décennie où l’on nous a demandé de tout numériser.

Aucune de ces idées n’est absurde en soi. Mais aucune n’est accompagnée de la seule question qui compte pour ceux qui devront les mettre en œuvre : que retire-t-on pour faire de la place ? Sans réponse à cette question, « renforcer la cohérence de l’action collective » risque de se faire au forceps, c’est-à-dire sur notre temps et notre santé.

Un malaise plus profond : la place du professeur

Le rapport relève des « attentes familiales et une pression élevées ». Nous les vivons. Les parents veulent le meilleur pour leurs enfants, et c’est légitime. Mais l’école n’est pas un service à la carte, et le professeur n’est ni un prestataire, ni un psychologue. Quand un « votre enfant n’a pas encore le niveau » devient une contestation, quand la pédagogie se négocie, c’est l’autorité même de l’enseignant qui s’érode. Coéduquer suppose que chacun tienne son rôle : aux familles l’éducation, aux professeurs la transmission des savoirs, avec un respect mutuel que l’institution doit garantir.

Le rapport invite aussi à une « réflexion sur la compensation et l’accessibilité ». Rendre accessible ce qui ne l’est pas encore, c’est précisément notre métier. Mais l’inclusion ne peut pas reposer sur la seule bonne volonté d’un professeur face à 25 élèves aux parcours radicalement différents. Elle exige des structures, des parcours adaptés et du temps. Cinquante ans après la loi Haby, le débat sur le collège unique reste ouvert… la fameuse “boîte de Pandore” ! Il ne sera pas tranché à Monaco, mais nous refusons d’en porter seuls les contradictions.

Enfin, il y a la question du respect institutionnel. Des dossiers déposés auprès de la DENJS attendent parfois des années sans la moindre réponse. Le rapport parle de communication « peu lisible ». Pour ceux qui attendent, le silence a un autre nom.

Une dernière question est restée sans réponse lors de la restitution : cette évaluation s’inscrit-elle dans une démarche de rapprochement avec le réseau des établissements français à l’étranger ? Si oui, quelles conséquences pour les détachements, les rémunérations et le statut des personnels ? Nous avons le droit de le savoir.

Ce que nous demandons

L’évaluation doit « nourrir le futur projet d’établissement ». Nous prenons les évaluateurs au mot. Pour que ce projet se construise avec les enseignants et non sur leur dos, nous demandons :

    1. Une salle attitrée pour chaque enseignant, en priorité pour ceux dont les élèves sont les plus dispersés, ou à défaut des regroupements par étage.
    2. Une prise en compte réelle de la dispersion des élèves : allègement ou réorganisation des conseils de classe et des réunions parents-professeurs pour les collègues concernés, ou leur reconnaissance dans le service.
    3. Des emplois du temps communiqués en amont et discutables, avec des journées raisonnablement resserrées.
    4. Le rétablissement des crédits de photocopies.
    5. Une procédure simplifiée et des délais clairs pour les voyages et projets pédagogiques, ainsi que la prise en compte des demandes de suivi de classe.
    6. Une place pour toutes les disciplines dans la future instance pédagogique transversale que le rapport appelle de ses vœux.
    7. Une règle simple pour toute nouvelle préconisation : aucune tâche nouvelle sans temps dégagé ou tâche supprimée en contrepartie.
    8. Des réponses écrites et datées de la DENJS aux dossiers qui lui sont adressés, et une information claire sur les suites institutionnelles de cette évaluation.

L’excellence ne se décrète pas, elle s’entretient

La dernière diapositive de la restitution parle d’ « une dynamique déjà engagée », à « consolider au service de tous les élèves ». Nous partageons cette ambition. Mais une dynamique repose sur des personnes, et ces personnes s’épuisent.

On objectera peut-être que les enseignants de la Principauté sont bien traités, et qu’ils n’ont pas à se plaindre. La reconnaissance financière est réelle, et nous ne la nions pas. Elle ne remplace en revanche ni une salle de classe, ni un emploi du temps cohérent, ni une réponse à un courrier, ni le respect dû à ceux qui obtiennent ces 97,8 %.

Le projet d’établissement à venir dira si cette évaluation était un outil de progrès partagé ou une liste de tâches de plus. Nous sommes prêts à y prendre toute notre part. À condition qu’on nous en laisse une.